27 novembre 2009

Rien à Retoucher (3)

 

 

ONZE ANS PLUS TÔT..

 

C’était une belle journée de juillet. Elle allait sur la plage, d’un groupe de vacanciers à l’autre, là où les enfants jouaient avec le sable, repérant les plus vifs. D’instinct elle savait reconnaître ceux qui allaient poser pour la photo. Trop jeunes les enfants sont passifs.. regardent bêtement, ça vaut rien. Trop âgés, ils font facilement les malins. Jugeait-elle. Huit.. neuf ans.. voilà juste le bon âge.. Ce qu’il faut viser..

-         Bonjour ça va ?.. Vous posez pour la photo ?..  – et elle mimait en mettant un genou à terre le travail du photographe – Allez, un petit sourire encore ;. Vous aimez les marionnettes ?,.. Mais oui, j’en suis sûre, tous les enfants aiment les marionnettes ;. C’est pas vrai ?.. Alors je vais vous inviter..

Elle insistait toujours un peu, leur parlait.

-         Vous êtes en vacances avec vos parents.. c’est eux là bas qui nous regardent ;. Bonjour madame.. ça se passe bien ?.. ..

-         La photo est gratuite madame.. on vous la remettra au spectacle ;. A la caisse vous n’aurez qu’à la réclamer..

-         maman c’est super.. on pourra aller spectacle, et elle nous donnera la photo..

 Les parents calculaient déjà mentalement la part du budget que cette emmerdeuse comptait leur soutirer dans cette journée, avec une sérieuse envie de s’en débarrasser sur le champ. Seulement elle affichait un sourire qui désarmait vite les plus rabats joie. Alors au pire ils se confondaient en explications embarrassées. Puis de temps en temps, miracle, ils acceptaient docilement les billets en promettant de venir au spectacle et même la remerciaient comme s’il s’agissait d’une vieille amie de la famille. Quelle comédie pour pas grand chose.. Pensait-elle, toujours en leur souriant. Parce qu’a ce stade elle savait que rien n’était vraiment gagné. Fallait-il encore que la motivation tienne jusqu’au soir, et que le commerçant de la station pour lequel elle travaillait lui confirme que l’argent était bien rentré dans la caisse. Jackie rêvait depuis son enfance de devenir photographe de mode, et dans l’insouciance de la jeunesse elle se persuadait qu’elle avait déjà mis un vrai pied dans le métier. Quelques piges tout au long de l’année pour quelques bulletins professionnels locaux comme Le Journal de l’Hôtelier ;. Agrémentées d’une multitude de petits boulots comme celui de rabattre des clients aux spectacles pour enfants, avaient suffi à la convaincre, elle était sur la bonne voie. Evidemment cela n’avait pas grand chose à voir avec les professionnels de Vogue. Mais puisqu’il faut un début à tout pourquoi se plaindre,?.. et après tout quand on a même pas vingt ans les rêves ne sont pas foutus. Il reste encore toute une vie devant soi pour apprendre que ces précieuses années peuvent aussi flétrir, comme des fleurs trop tôt coupées de la plante, qui ne connaîtront jamais une vraie éclosion.

 

Jackie cherchait ses clients sur la plage surchauffée au milieu des baigneurs, des joueurs de raquette, des marchands de beignets qui chantent les louanges de leur marchandise, des enfants qui courent et de toute cette cohue. Sans prétendre réaliser des prouesses impossibles, elle s’était fixée un quota nécessaire à ses besoins, où ce qu’elle considérait comme tels, s’habiller, manger, payer sa chambre, et bien sûr qu’il lui reste de quoi traîner le soir à l’Aventure, le bar discothèque sur la plage à la sortie de la ville, un endroit extraordinaire à ses yeux, où elle pouvait se croire sur une île, et c’est vrai qu’ils étaient plutôt nombreux à venir y jouer un peu à l’aventurier. Puis les soirs de dèche, il lui restait toujours la possibilité de se faire offrir un verre.

 

Tout en continuant son manège, elle évaluait que ce jour là il lui faudrait bien deux ou trois heures supplémentaires sous le cagnard pour boucler sa journée. Il y a des jours comme ceux-ci où la motivation tient à pas grand chose, un délai que l’on s’oblige à respecter, un bout de volonté précieusement mis de côté, il fait chaud, soif, et ces maudits mômes sont encore plus difficiles à attraper que d’habitude. Seul le quota refuse obstinément d’entendre toutes ces cruelles réflexions.

-         Mademoiselle.. bonjour mademoiselle – Elle se retourna et aperçut le gars qui tenait un ballon de volley entre les mains.

-         On y a droit aussi à la photo ?..

Elle fit un petit geste amical et déjà s’éloignait en souriant. Des plans pareils elle y avait droit cent fois par jour. Les jeunes mecs étaient souvent mignons, mais elle s’obligeait à considérer que le travail était quelque chose de sérieux. En fait ce quota tyrannique.. Plus vite c’est fait ;. Mieux on se porte ;. Elle soupira entre ses lèvres en entendant des pas sourds dans le sable qui la rattrapaient.

-         Mademoiselle on veut une photo.. on déconne pas ;. Je la paierais, faites confiance..

Elle se retourna. Il avait une bonne tête celui là qui frimait sans doute devant ses copains groupés près du filet de volley. Assez grand, les épaules carrées, un visage de beau gosse aux traits réguliers. Plus âgé qu’elle, ce qui ne lui déplaisait pas. Mais à bien regarder, plus de charme que de beauté pensa-t-elle. Elle s’éloigna d’un pas, le fixa dans l’objectif, et fit mine d’appuyer..

Ok. Pour la photo, vous trouverez l’adresse au dos du ticket ;. Mais pas avant la fin de la saison. C’est toujours comme ça.. salut -. Et elle tourna les talons. Daniel la regarda s’éloigner, ses jambes surtout captivaient son regard. Magnifique.. Il soupira presque à haute voix. Et sans se tromper on pouvait affirmer que le compliment n’était pas volé. Magnifique ;. Il répéta à nouveau. En cherchant à la suivre dans la foule. L’image de cette silhouette venait comme de s’imprimer dans son esprit. Avec ces deux longues jambes musclées s’échappant d’un short noir moulant de petites fesses toutes rondes.

- Rien à retoucher.. murmura-t-il alors qu’il l’avait perdu de vue. Il ne se souvenait déjà plus réellement du visage, mais l’avait-il vraiment observé ?.. Par contre ces longues jambes qui supportaient des épaules frimeuses et bien vivantes, il était certain de les reconnaître n’importe quand, fut-ce en pleine nuit, dans un reflet de lune. Il se détourna en jonglant avec la balle qui n’avait pas quitté ses mains, s’étonnant de l’effet qu’avait produit sur lui la jeune photographe. Il reprit son air hautain en retrouvant ses copains, décidé à ne pas entacher sa réputation de gars blasé qui lui tenait à cœur. Cette fameuse réputation qui savait si bien le rassurer, au point qu’il se sentait capable d’en tirer profit..

 

Posté par Delucia à 20:20 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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