25 novembre 2009

1) Vol Spécial

 

Le long jet bleu et blanc du vol spécial se présentait dans l’alignement de la piste d’atterrissage. Par un hublot Jackie Belluna admirait la côte, la mer calme et au loin les montagnes que le ciel bleu et dégagé de cette journée de printemps offrait à sa vue. Une heure à peine s’était écoulée depuis son départ du nord et sa grisaille persistante. Autour d’elle des membres de la société de production, ainsi que des journalistes invités, s’apprêtaient à débarquer dans la fourmilière hystérique de Cannes. Le festival en était déjà à mi parcours et c’était un peu comme le cœur d’une fournaise. Il en allait ainsi depuis quelques dizaines d’années et l’événement qui intéressait quasiment le monde entier, semblait brûler un peu plus encore cette année là. Jackie savait qu’en bas, ils seraient nombreux à l’attendre, autant pour elle même, la comédienne reconnue et célèbre, avec l’image de diva que le public lui attribuait, que pour sa prestation dans La Lune Amoureuse.. le film officiel français en compétition qui allait être projeté le soir même dans la grande salle du festival. Dany son attachée de presse se pencha vers elle pour lui souffler quelques mots qu’elle n’entendit pas. Son esprit était ailleurs.

L’avion à peine posé et la porte de la carlingue ouverte que les officiels déjà se pressaient au bas de la passerelle. Quand Jackie se montra au sommet de celle-ci, quelques applaudissements l’accueillirent, auxquels elle répondit par un sourire de circonstance. Pour échapper au contraste trop fort de la lumière, elle portait des lunettes sombres qui lui accordaient aussi un regard plus libre. Tant de gens, d’admirateurs, essayaient de l’approcher à tous moments, que souvent elle avait l’impression de vivre dans une prison, dorée certes, mais où elle perdait peut-être l’essentiel, la liberté d’exister, de connaître des instants authentiques, qui, ne soient pas toujours mesurés au baromètre de la célébrité.

Alors pour tenter de retrouver un peu de cet anonymat perdu, elle s’appliquait à traverser les foules avec le même sourire imperturbable et lointain, dissimulant autant qu’elle pouvait son regard, ses sentiments et sa vérité, à l’appétit cannibale de ces yeux, qui sans jamais se soucier de ses états d’âme, cherchaient en vain à la capter, à la dévorer.

Elle ne se plaignait jamais, ayant estimé une bonne fois pour toute que c’était sans doute le prix à payer, le tribut normal correspondant à la place qu’elle occupait désormais. Seul un léger malaise subsistait quand certains hommes paraissaient la déshabiller, imaginant trop facilement un corps dont ils connaissaient bien les contours pour s’en être rassasiés avec des films que dans une autre époque, dans une autre histoire, elle avait tournés et qui continuaient toujours, malgré elle, à se vendre dans les rayons spécialisés. Des images qui se retrouveraient pour longtemps en tête de tous les moteurs de recherche et contre lesquelles toute lutte était perdue d’avance.

Mais à cette minute là, elle n’avait plus le temps ou l’envie de penser à cet aspect cruel de la réalité, un responsable du festival l’attendait avec une gerbe de roses et déjà l’embrassait alors que les photographes s’activaient autour d’elle. Dans un salon de l’aéroport, avait été dressée une salle de conférence, vers laquelle on la conduisit. Les journalistes, les caméras des télés s’y agglutinaient pour l’examen de passage traditionnel 

-Pensez-vous que le jury sera sensible au modernisme affiché par le film?.. ne risque-t-il pas d’être choqué par la mise en scène, c’est loin d’être conventionnel ;. Qu’en pensez-vous.. Croyez-vous que cette année ce sera enfin au tour de la France d’être récompensée?..

. ; les questions sans réelle importance n’avaient pour but que de meubler le suspens, d’entretenir l’intérêt autour de l’événement. Elle le savait et jouait le jeu en professionnelle, elle était la star de ce festival et s’appliquait à respecter son nouveau rôle.

 - Je suis très heureuse d’être ici – et bien sûr j’espère que La Lune Amoureuse ;. Aura toutes ses chances, pour moi Jean Louis Barrière est un tel cinéaste, je crois qu’il la mériterait enfin cette récompense.. Je l’admire tellement vous savez..

A des questions convenues elle apportait des réponses du même ordre, attendant patiemment de se retrouver à l’hôtel, pour y refaire dans un semblant d’intimité, le plein d’énergie avant cette soirée qui devait, elle le pressentait, la consacrer définitivement.

 

 

Posté par Delucia à 14:53 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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