Actrice ou l'histoire de Jackie Belluna

28 novembre 2009

Je ne Pouvais pas me Tromper (4)

 

 

Une petite foule se pressait autour de la piste de danse, avec pas mal de jeunes vacanciers mêlés à quelques gars et filles du pays. L’Aventure n’aurait été après tout qu’une discothèque de plage assez banale, sans la présence d’un grand nombre de saisonniers pour la rendre un peu moins artificielle que d’autres. Des jeunes dont le projet consistait le plus souvent à travailler le jour et vivre la nuit sans trop de questions existentielles en tête. Leur présence permet une ambiance moins triste et plus effrénée que celle des troupeaux de touristes déambulant le soir sur les quais des ports de leurs pas lents et suintants un ennui dont ils ignorent eux mêmes la vraie nature. En arrêt devant n’importe quel barbouilleur de tableaux parce qu’il faut bien s’occuper et tuer ce temps qu’ils n’ont jamais appris à vivre pleinement.  L’Aventure faisait le plein sans publicité. Un peu comme si tous les cas particuliers du secteur avaient reniflé d’instinct le bon terrier pour s’y réunir. Daniel justement découvrait l’endroit avec ses deux copains qui comme lui avaient leurs attaches dans une ville en retrait du littoral. Ils flemmardaient comme la plupart autour d’eux en imaginant sans se l’avouer que la soirée pour quelque obscure raison allait se montrer décisive dans leur vie. Quoique ils ne se sentaient pas d’humeur à accomplir le moindre effort sérieux, il ne pouvait en être autrement puisque c’est ainsi que le monde tourne pour la plupart d’entre nous. Toujours porteur d’un espoir reprenant sa course chaque jour et jamais démenti. La discussion à cet instant portait sur la tête que tous allaient faire en le voyant débarquer dans la BMW décapotable blanche qu’il venait de négocier à un patron de bar du secteur et qu’il comptait récupérer le lendemain même...    Tu imagines.. même pas le prix d’une moto,

 -tu es certain que tout est légal dans ton histoire ?.. A ta place je me méfierais, mais enfin.. on viendra te consoler si on t’enferme au premier contrôle..  en tout cas tu vas avoir du succès mon bonhomme, c’est certain.. c’est même pour ça que l’achètes ;. C’est pas vrai ?.. sûrement pas pour faire des économies.. avoues !..

Daniel ricana sur son tabouret et s’amusa à voir son verre tourner sur la table d’une impulsion des doigts

-     Vous en faites pas pour moi les gars.. d’ailleurs  c’est plutôt pour vous que je m’inquiète, vous ne l’avez même pas vu que vous en êtes déjà malade.. Non.. sérieusement.. j’ai vérifié les papiers en préfecture, vous me croyez fou ou quoi?..

Il n’en avait évidemment rien fait. Il ne l’avait même pas envisagé. Etant bien incapable de    consacrer une heure de son temps dans une démarche qui ne lui apporterait rien de précis, aucun plaisir immédiat ni avantage direct. Mais ça le rassurait de mentir en public, étouffant ainsi doutes et appréhension. Se réfugiant dans cette forme de pensée magique qui est le baume à l’âme de l’époque. Sa marque secrète qui explique en partie cette vive sensation de dégénérescence que nombre d’humains ressentent désormais sans pouvoir clairement l’expliquer.

 

Tout en poursuivant la conversation et sans s’en être rendu compte dans un premier temps, son regard ne quittait plus la silhouette qu’il apercevait debout au loin. Cette fille en short blanc au comptoir du patio, et son bustier scintillant de la même couleur, le captait aussi intensément que cette jeune photographe inconnue le jour même sur la plage inondée de soleil. Mais il lui semblait que la première dans ses souvenirs, avec sa mine effrontée, avait des cheveux courts. Ceux ci lui semblaient plus longs et flottants. Il pensa vaguement que la casquette de plage à visière du matin l’induisait en erreur et quitta son siège dans un élan confus sans entendre le cri de surprise de ses deux amis. Il dut ensuite louvoyer entre quelques danseurs sur la piste informelle du patio en s’approchant, mais à aucun moment son regard ne l’avait quittée. Il ne voulait pas uniquement s’assurer que c’était bien elle, en avoir le cœur net, il s’agissait d’une toute autre impulsion qui lui parût incontrôlable. Pourtant parvenu à sa hauteur il ne l’aborda pas directement, et s’accouda à proximité alors même qu’elle ne l’avait pas aperçu. Il ressentit une gêne imprévisible dans la mesure où cette façon de se comporter ne lui ressemblait pas. Avec la soudaine sensation de se retrouver en terrain inconnu. Néanmoins ce léger malaise ne devait rien à la présence de ses amis qui sans doute depuis leur place tentaient de l’apercevoir. Sa réputation en la matière était solide, et il n’avait guère à souffrir sur cet aspect dans sa vie. Certes il ne passait pas pour une sorte de grand collectionneur, son tempérament passablement nonchalant ne s’y prêtait guère, seulement on le connaissait direct et malgré que lui même aurait refusé l’épithète, plutôt sans gêne. Mais à cet instant il était visiblement empêtré dans un comportement inhabituel.

-C’est bien elle.. c’est fou.. Je ne pouvais pas me tromper..

Il crut s’entendre s’exclamer à haute voix. Se pinçant aussitôt les lèvres avant de réaliser qu’elles ne s’étaient jamais entrouvertes. Il préféra se retourner et fit signe au barman de lui servir une tequila. Après quoi d’un air qu’il pensait grave il entreprit de se masser la nuque accoudé au comptoir. Il pouvait maintenant l’observer calmement de dos dans la chaleur humaine environnante, la musique enveloppante et soyeuse, la pénombre étrangement protectrice. Par chance aussi elle se reflétait sans le vouloir dans un miroir de l’arrière bar. Daniel songea qu’il l’avait effectivement reconnue de dos exactement comme il se l’était promis alors qu’elle s’éloignait de lui sur la plage. Forcément il ressentit là un encouragement du destin. Les hommes sont si incertains face aux mystères qui les animent que la tentation est grande de s’en remettre à des signes, des bruits sourds du néant ou même des babioles pour régler les énigmes de l’existence. Nos craintes face à la mort ou l’amour, et ne serait-ce que le désir brut, nous transforment facilement en êtres apeurés. Il n’est donc pas illogique de croire aux signes furtifs du destin dans la mesure où la volonté, la conscience, échouent à nous éclairer sur la signification de ce qui nous rapproche des autres comme de ce qui nous en éloigne. Disons le tout net. Les choses de la vie sont bien plus subies que décidées, ce qui n’empêche qu’il faut encore les vivre et souffrir pour le découvrir. Daniel heureusement ne se posait pas tant de questions, et à l’âge de Jackie, l’avenir est éternel. Il y aura toujours un lendemain et des nuits à noyer dans la tequila.

 

 

 

 

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27 novembre 2009

Rien à Retoucher (3)

 

 

ONZE ANS PLUS TÔT..

 

C’était une belle journée de juillet. Elle allait sur la plage, d’un groupe de vacanciers à l’autre, là où les enfants jouaient avec le sable, repérant les plus vifs. D’instinct elle savait reconnaître ceux qui allaient poser pour la photo. Trop jeunes les enfants sont passifs.. regardent bêtement, ça vaut rien. Trop âgés, ils font facilement les malins. Jugeait-elle. Huit.. neuf ans.. voilà juste le bon âge.. Ce qu’il faut viser..

-         Bonjour ça va ?.. Vous posez pour la photo ?..  – et elle mimait en mettant un genou à terre le travail du photographe – Allez, un petit sourire encore ;. Vous aimez les marionnettes ?,.. Mais oui, j’en suis sûre, tous les enfants aiment les marionnettes ;. C’est pas vrai ?.. Alors je vais vous inviter..

Elle insistait toujours un peu, leur parlait.

-         Vous êtes en vacances avec vos parents.. c’est eux là bas qui nous regardent ;. Bonjour madame.. ça se passe bien ?.. ..

-         La photo est gratuite madame.. on vous la remettra au spectacle ;. A la caisse vous n’aurez qu’à la réclamer..

-         maman c’est super.. on pourra aller spectacle, et elle nous donnera la photo..

 Les parents calculaient déjà mentalement la part du budget que cette emmerdeuse comptait leur soutirer dans cette journée, avec une sérieuse envie de s’en débarrasser sur le champ. Seulement elle affichait un sourire qui désarmait vite les plus rabats joie. Alors au pire ils se confondaient en explications embarrassées. Puis de temps en temps, miracle, ils acceptaient docilement les billets en promettant de venir au spectacle et même la remerciaient comme s’il s’agissait d’une vieille amie de la famille. Quelle comédie pour pas grand chose.. Pensait-elle, toujours en leur souriant. Parce qu’a ce stade elle savait que rien n’était vraiment gagné. Fallait-il encore que la motivation tienne jusqu’au soir, et que le commerçant de la station pour lequel elle travaillait lui confirme que l’argent était bien rentré dans la caisse. Jackie rêvait depuis son enfance de devenir photographe de mode, et dans l’insouciance de la jeunesse elle se persuadait qu’elle avait déjà mis un vrai pied dans le métier. Quelques piges tout au long de l’année pour quelques bulletins professionnels locaux comme Le Journal de l’Hôtelier ;. Agrémentées d’une multitude de petits boulots comme celui de rabattre des clients aux spectacles pour enfants, avaient suffi à la convaincre, elle était sur la bonne voie. Evidemment cela n’avait pas grand chose à voir avec les professionnels de Vogue. Mais puisqu’il faut un début à tout pourquoi se plaindre,?.. et après tout quand on a même pas vingt ans les rêves ne sont pas foutus. Il reste encore toute une vie devant soi pour apprendre que ces précieuses années peuvent aussi flétrir, comme des fleurs trop tôt coupées de la plante, qui ne connaîtront jamais une vraie éclosion.

 

Jackie cherchait ses clients sur la plage surchauffée au milieu des baigneurs, des joueurs de raquette, des marchands de beignets qui chantent les louanges de leur marchandise, des enfants qui courent et de toute cette cohue. Sans prétendre réaliser des prouesses impossibles, elle s’était fixée un quota nécessaire à ses besoins, où ce qu’elle considérait comme tels, s’habiller, manger, payer sa chambre, et bien sûr qu’il lui reste de quoi traîner le soir à l’Aventure, le bar discothèque sur la plage à la sortie de la ville, un endroit extraordinaire à ses yeux, où elle pouvait se croire sur une île, et c’est vrai qu’ils étaient plutôt nombreux à venir y jouer un peu à l’aventurier. Puis les soirs de dèche, il lui restait toujours la possibilité de se faire offrir un verre.

 

Tout en continuant son manège, elle évaluait que ce jour là il lui faudrait bien deux ou trois heures supplémentaires sous le cagnard pour boucler sa journée. Il y a des jours comme ceux-ci où la motivation tient à pas grand chose, un délai que l’on s’oblige à respecter, un bout de volonté précieusement mis de côté, il fait chaud, soif, et ces maudits mômes sont encore plus difficiles à attraper que d’habitude. Seul le quota refuse obstinément d’entendre toutes ces cruelles réflexions.

-         Mademoiselle.. bonjour mademoiselle – Elle se retourna et aperçut le gars qui tenait un ballon de volley entre les mains.

-         On y a droit aussi à la photo ?..

Elle fit un petit geste amical et déjà s’éloignait en souriant. Des plans pareils elle y avait droit cent fois par jour. Les jeunes mecs étaient souvent mignons, mais elle s’obligeait à considérer que le travail était quelque chose de sérieux. En fait ce quota tyrannique.. Plus vite c’est fait ;. Mieux on se porte ;. Elle soupira entre ses lèvres en entendant des pas sourds dans le sable qui la rattrapaient.

-         Mademoiselle on veut une photo.. on déconne pas ;. Je la paierais, faites confiance..

Elle se retourna. Il avait une bonne tête celui là qui frimait sans doute devant ses copains groupés près du filet de volley. Assez grand, les épaules carrées, un visage de beau gosse aux traits réguliers. Plus âgé qu’elle, ce qui ne lui déplaisait pas. Mais à bien regarder, plus de charme que de beauté pensa-t-elle. Elle s’éloigna d’un pas, le fixa dans l’objectif, et fit mine d’appuyer..

Ok. Pour la photo, vous trouverez l’adresse au dos du ticket ;. Mais pas avant la fin de la saison. C’est toujours comme ça.. salut -. Et elle tourna les talons. Daniel la regarda s’éloigner, ses jambes surtout captivaient son regard. Magnifique.. Il soupira presque à haute voix. Et sans se tromper on pouvait affirmer que le compliment n’était pas volé. Magnifique ;. Il répéta à nouveau. En cherchant à la suivre dans la foule. L’image de cette silhouette venait comme de s’imprimer dans son esprit. Avec ces deux longues jambes musclées s’échappant d’un short noir moulant de petites fesses toutes rondes.

- Rien à retoucher.. murmura-t-il alors qu’il l’avait perdu de vue. Il ne se souvenait déjà plus réellement du visage, mais l’avait-il vraiment observé ?.. Par contre ces longues jambes qui supportaient des épaules frimeuses et bien vivantes, il était certain de les reconnaître n’importe quand, fut-ce en pleine nuit, dans un reflet de lune. Il se détourna en jonglant avec la balle qui n’avait pas quitté ses mains, s’étonnant de l’effet qu’avait produit sur lui la jeune photographe. Il reprit son air hautain en retrouvant ses copains, décidé à ne pas entacher sa réputation de gars blasé qui lui tenait à cœur. Cette fameuse réputation qui savait si bien le rassurer, au point qu’il se sentait capable d’en tirer profit..

 

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26 novembre 2009

Les Marches du Palais (2)

 

Jackie Belluna attendait depuis longtemps ce moment là. Non pas qu’elle soit si affamée de gloire, mais elle était vouée dans ce domaine à une fuite en avant implacable, recherchant ces honneurs qui seuls à ses yeux pouvaient faire taire ou du moins suspendre, la férocité que certains continuaient à manifester envers un passé encore trop peu éloigné. Et il est vrai que si durant ses premiers galops d’essai, dans le monde du cinéma, elle fut relativement épargnée, traitée parfois même avec condescendance, la réussite et les jalousies qu’elle suscitait, autant que le voyeurisme habituel que tout personnage public subit, avait repris le dessus, réveillé les censeurs et la curiosité perverse qu’une certaine presse cultive. Jackie n’était pas quelqu’un que l’on touche si facilement. Son arme à elle avait toujours été de s’adapter au mieux aux situations, et elle se sentait prête pour cette rencontre. Son entourage mit un point d’honneur ce jour là à satisfaire ses instructions concernant les quelques heures qui la séparaient de la cérémonie en forme de parade qui incombe chaque année à l’un des grands du cinéma, intronisé pour un soir, prince ou princesse du métier.

Dans sa suite les appels étaient soigneusement filtrés, et très peu de personnes hormis quelques rares proches pouvaient y pénétrer, l’entrée restant sévèrement protégée par les gardes du corps. Elle passa son temps à se reposer, regardant même un programme à la télé, à lire aussi quelques pages du livre testament d’un grand acteur italien, et surtout à méditer, retrouvant presque pour la première fois l’envie et la force de se rappeler le chemin parcouru, et bien sûr l’histoire, celle qui avait précédé ses premiers pas dans le monde du spectacle, et parce qu’elle ne pouvait l’éviter, le drame qui était venu l’ensanglanter, scellant à tout jamais par la mort d’un homme, son destin.

 

Elle pensa à Daniel, loin dans son exil, et dont elle avait parfois des nouvelles - Bonne Chance mon Frère.. – murmura-t-elle comme pour se donner du courage ou chasser les remords.

Un peu plus tard, quand le soleil commença à décliner, aidée par une habilleuse, elle se décida à se préparer, longuement, calmement, et juste avant de quitter le palace pour prendre place dans la limousine qui stationnait devant l’immeuble, protégée de la pression du public par une rangée de barrières métalliques, elle sélectionna sur son téléphone le numéro de Max qui depuis une semaine était à nouveau hospitalisé.

- Maxou ça y est, je vais sortir..

.. Je croise les doigts ma belle.. et n’oublie pas que je te suis en direct à la télé – alors sois brave.. je suis toujours là..

- Pas de problème Maxou.. ça va aller, à bientôt..

Les premiers applaudissements de la fête retentirent dès sa sortie du hall de l’hôtel, et très vite le cortège de voitures prit la direction du centre ville. Elle avait beau s’y être préparée, et tout savoir sur les usages de l’endroit, quand elle quitta la limousine pour se diriger vers l’escalier du palais, elle fût abasourdie par la foule et l’ambiance électrique qui s’en dégageait. Des bravos, des cris de toute part, son nom résonnait partout dans la cohue, et malgré sa volonté elle était parcourue de frissons, légèrement étourdie. Quelques secondes plus tard sous les déclics des photographes et les projecteurs des caméramans, elle foulait le tapis rouge qui recouvrait les marches du palais.

 

 

 

 

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25 novembre 2009

1) Vol Spécial

 

Le long jet bleu et blanc du vol spécial se présentait dans l’alignement de la piste d’atterrissage. Par un hublot Jackie Belluna admirait la côte, la mer calme et au loin les montagnes que le ciel bleu et dégagé de cette journée de printemps offrait à sa vue. Une heure à peine s’était écoulée depuis son départ du nord et sa grisaille persistante. Autour d’elle des membres de la société de production, ainsi que des journalistes invités, s’apprêtaient à débarquer dans la fourmilière hystérique de Cannes. Le festival en était déjà à mi parcours et c’était un peu comme le cœur d’une fournaise. Il en allait ainsi depuis quelques dizaines d’années et l’événement qui intéressait quasiment le monde entier, semblait brûler un peu plus encore cette année là. Jackie savait qu’en bas, ils seraient nombreux à l’attendre, autant pour elle même, la comédienne reconnue et célèbre, avec l’image de diva que le public lui attribuait, que pour sa prestation dans La Lune Amoureuse.. le film officiel français en compétition qui allait être projeté le soir même dans la grande salle du festival. Dany son attachée de presse se pencha vers elle pour lui souffler quelques mots qu’elle n’entendit pas. Son esprit était ailleurs.

L’avion à peine posé et la porte de la carlingue ouverte que les officiels déjà se pressaient au bas de la passerelle. Quand Jackie se montra au sommet de celle-ci, quelques applaudissements l’accueillirent, auxquels elle répondit par un sourire de circonstance. Pour échapper au contraste trop fort de la lumière, elle portait des lunettes sombres qui lui accordaient aussi un regard plus libre. Tant de gens, d’admirateurs, essayaient de l’approcher à tous moments, que souvent elle avait l’impression de vivre dans une prison, dorée certes, mais où elle perdait peut-être l’essentiel, la liberté d’exister, de connaître des instants authentiques, qui, ne soient pas toujours mesurés au baromètre de la célébrité.

Alors pour tenter de retrouver un peu de cet anonymat perdu, elle s’appliquait à traverser les foules avec le même sourire imperturbable et lointain, dissimulant autant qu’elle pouvait son regard, ses sentiments et sa vérité, à l’appétit cannibale de ces yeux, qui sans jamais se soucier de ses états d’âme, cherchaient en vain à la capter, à la dévorer.

Elle ne se plaignait jamais, ayant estimé une bonne fois pour toute que c’était sans doute le prix à payer, le tribut normal correspondant à la place qu’elle occupait désormais. Seul un léger malaise subsistait quand certains hommes paraissaient la déshabiller, imaginant trop facilement un corps dont ils connaissaient bien les contours pour s’en être rassasiés avec des films que dans une autre époque, dans une autre histoire, elle avait tournés et qui continuaient toujours, malgré elle, à se vendre dans les rayons spécialisés. Des images qui se retrouveraient pour longtemps en tête de tous les moteurs de recherche et contre lesquelles toute lutte était perdue d’avance.

Mais à cette minute là, elle n’avait plus le temps ou l’envie de penser à cet aspect cruel de la réalité, un responsable du festival l’attendait avec une gerbe de roses et déjà l’embrassait alors que les photographes s’activaient autour d’elle. Dans un salon de l’aéroport, avait été dressée une salle de conférence, vers laquelle on la conduisit. Les journalistes, les caméras des télés s’y agglutinaient pour l’examen de passage traditionnel 

-Pensez-vous que le jury sera sensible au modernisme affiché par le film?.. ne risque-t-il pas d’être choqué par la mise en scène, c’est loin d’être conventionnel ;. Qu’en pensez-vous.. Croyez-vous que cette année ce sera enfin au tour de la France d’être récompensée?..

. ; les questions sans réelle importance n’avaient pour but que de meubler le suspens, d’entretenir l’intérêt autour de l’événement. Elle le savait et jouait le jeu en professionnelle, elle était la star de ce festival et s’appliquait à respecter son nouveau rôle.

 - Je suis très heureuse d’être ici – et bien sûr j’espère que La Lune Amoureuse ;. Aura toutes ses chances, pour moi Jean Louis Barrière est un tel cinéaste, je crois qu’il la mériterait enfin cette récompense.. Je l’admire tellement vous savez..

A des questions convenues elle apportait des réponses du même ordre, attendant patiemment de se retrouver à l’hôtel, pour y refaire dans un semblant d’intimité, le plein d’énergie avant cette soirée qui devait, elle le pressentait, la consacrer définitivement.

 

 

Posté par Delucia à 14:53 - Commentaires [0]
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